Grand Shambala — le plus grand batiment en paille porteuse au monde

3 fevrier 2026

L'origine

Quand on a achete 21 hectares dans le sud de l'Aveyron en 2021, il y avait un hameau en ruine, des forets, une riviere, et une obsession : construire un lieu de vie collectif qui ne ressemble a rien de ce qui existe.

Le terrain avait un batiment agricole en ruine — 450m2 au sol, deux niveaux, des murs de pierre qui tenaient encore debout par habitude. Le genre de ruine que tout le monde voit comme un probleme. Moi je voyais 800m2 de potentiel.

L'idee etait la des le premier jour : reconstruire ce batiment en paille porteuse. Pas en bois. Pas en beton. Pas en acier. En paille. Et en faire le plus grand batiment en paille porteuse du monde.

Le choix de la paille porteuse

La paille porteuse, c'est un systeme constructif ou les bottes de paille sont la structure. Pas de charpente bois, pas d'ossature metallique. Les bottes sont empilees, comprimees, et elles portent le toit. C'est la paille qui tient le batiment debout.

Pourquoi pas le bois ? Parce que le bois, c'est cher. Et parce que la filiere bois en France est sous tension — les prix ont explose apres le Covid, les delais se sont allonges. La paille coute presque rien. On la trouve a 2 kilometres du chantier. C'est un dechet agricole transforme en materiau de construction.

Pourquoi pas le beton ? Parce que le beton, c'est 8% des emissions mondiales de CO2. Et parce que je refuse de construire un ecolieu avec le materiau le plus polluant de l'industrie du batiment. Question de coherence.

Pourquoi pas l'acier ? Meme logique. Empreinte carbone enorme, cout eleve, aucune coherence avec un projet qui se veut regeneratif.

La paille porteuse a un avantage que personne ne mentionne : elle pardonne. Un mur en paille n'est pas rigide. Il bouge, il respire, il s'adapte. Quand le batiment tasse — et il tasse, c'est prevu — les murs accompagnent le mouvement. Pas de fissure. Pas de rupture. Le batiment vit.

Et l'isolation est deja integree. Un mur de 50cm de paille, c'est un R de 7. Pas besoin d'ajouter de l'isolant. Le mur est structurel et isolant en meme temps.

Le mur administratif

Avoir la vision, c'est la partie facile. La realiser, c'est une autre histoire.

Pour construire sur un terrain agricole en zone rurale, il faut un STECAL — un Secteur de Taille et de Capacite d'Accueil Limitee. C'est un zonage special qui autorise la construction en dehors des zones urbaines. Sans STECAL, pas de permis. Sans permis, pas de batiment.

On a depose la demande en 2021. On l'a obtenue en septembre 2025. Quatre ans de bataille administrative.

Quatre ans de rendez-vous avec la communaute de communes. De dossiers complementaires. De commissions. D'attente. De silence. De relances. De doutes. Quatre ans pendant lesquels on a continue a avancer — parce qu'attendre sans rien faire, c'est mourir.

On a monte les murs en paille pendant qu'on attendait le STECAL. On a fait le toit. On a avance le chantier. Quand le STECAL est arrive, on etait deja hors d'eau.

C'est risque ? Oui. C'est illegal ? Techniquement. Mais quand tu as 15 familles qui comptent sur toi, un terrain de 21 hectares qui attend, et une vision qui te tire en avant — tu ne restes pas les bras croises pendant 4 ans.

La construction — 90 jours

L'automne 2024. Le gros du chantier.

On avait deja monte une partie des murs en paille les annees precedentes, par sessions de chantiers participatifs. Mais c'est a l'automne 2024 que tout s'est accelere : la charpente, la couverture, les menuiseries exterieures, l'etancheite.

90 jours de chantier intensif. Une equipe de 5 personnes a temps plein, plus les benevoles qui passaient. On travaillait 6 jours sur 7. Parfois 7 sur 7.

Le moment le plus critique : la pose de la charpente. Sur un batiment de 450m2 au sol, avec des portees de 8 metres, c'est pas du bricolage. Il faut de la precision. Il faut de la force. Il faut que tout soit aligne au millimetre — parce qu'une erreur de 2cm en bas du mur devient 10cm en haut du toit.

On a fait des erreurs. Des murs qui n'etaient pas d'aplomb. Des poutres qu'il a fallu reprendre. Des journees entieres perdues a corriger ce qu'on avait mal fait la veille. C'est ca, la realite d'un chantier en autoconstruction : tu apprends en faisant, et tu paies le prix de chaque lecon.

L'ecole de l'humilite — les enduits

Si la structure en paille, c'est la force brute, les enduits, c'est la finesse. Et c'est la que j'ai le plus appris.

Un enduit terre sur un mur en paille, c'est trois couches. Le gobetis — la premiere couche, grossiere, qui accroche. Le corps d'enduit — la couche epaisse qui regularise le mur. Et la finition — la couche fine, celle qu'on voit, celle qui donne le rendu final.

450m2 de murs. Deux faces. Ca fait 900m2 d'enduit a poser. A la main. A la taloche. A genoux, sur des echafaudages, dans le froid, dans la poussiere.

Les enduits m'ont appris la patience. Tu ne peux pas aller vite. Si tu vas trop vite, ca fissure. Si tu mets trop d'eau, ca coule. Si tu n'en mets pas assez, ca n'accroche pas. Chaque geste compte. Chaque passage de taloche est une decision.

Et c'est la que j'ai decouvert quelque chose d'inattendu : la construction ecologique et la creation artistique ne sont pas deux choses separees. Un enduit bien fait contient la meme beaute qu'une toile. La terre a des nuances, des textures, des couleurs qui changent avec la lumiere. J'appelle ca la Fractale du Beau — le beau a toutes les echelles, du geste le plus infime a la vision d'ensemble.

Les enduits du Grand Shambala sont faits avec notre terre. La terre du terrain. Les pigments naturels qu'on trouve dans le sol. Chaque mur raconte le lieu ou il se trouve.

Ce que le batiment contient

800m2 sur deux niveaux. Voici ce qu'on y met :

7 chambres coliving — au premier etage, cote est. Chaque chambre fait entre 15 et 20m2. Lit double, bureau, rangements. Des espaces simples, beaux, fonctionnels. Pour des gens qui viennent travailler et vivre a LAOM pendant quelques semaines ou quelques mois.

4 appartements prives — pour les coproprietaires de la SCIA. Des espaces plus grands, entre 60 et 90m2, avec leur propre cuisine et salle de bain. Des gens qui vivent ici a l'annee.

Un studio — 60m2, rez-de-chaussee. Pour Amandine et moi, a terme.

Un foyer commun — le coeur du batiment. Un grand espace partage avec cuisine collective, coin salon, grande table ou tout le monde mange ensemble. C'est ici que la vie commune se passe. Les repas, les discussions, les decisions.

Le batiment est concu pour que le prive et le collectif coexistent. Tu peux fermer ta porte et etre tranquille. Tu peux l'ouvrir et rejoindre la communaute. Le choix est toujours la.

L'horizon — coliving printemps 2027

On est en fevrier 2026. Le Grand Shambala est hors d'eau hors d'air a 90%. Il reste les finitions interieures : enduits, sols, plomberie, electricite, menuiseries interieures, mobilier.

L'objectif : ouvrir les 7 chambres coliving au printemps 2027. Un an de travaux de finition. C'est ambitieux. C'est faisable.

Le bardage exterieur sera en Corten — cet acier qui rouille volontairement pour creer une patine protectrice. La couleur evoluera avec le temps. Le batiment vieillira avec le lieu.

Quand je regarde le Grand Shambala aujourd'hui — cette masse de paille, de bois et de terre qui se dresse sur la colline — je ressens quelque chose de difficile a decrire. Ce n'est pas de la fierte. C'est plus profond. C'est la sensation que quelque chose qui n'existait que dans ma tete existe maintenant dans le monde reel. Que l'obsession est devenue matiere.

800m2 de paille porteuse. Le plus grand batiment de ce type au monde. Construit par des gens qui n'avaient jamais construit avant. Sur un terrain que l'administration ne voulait pas qu'on touche. Avec un budget que les banques trouvaient insuffisant.

Et pourtant, il est la. Il tient debout. Et bientot, il sera habite.


Charly Aubert — depuis le chantier, les mains dans la terre.