Petit Shambala — le batiment qu'on n'avait jamais prevu de construire

3 fevrier 2026

L'huile qui colle

Je marche pieds nus sur le sol. L'huile se colle a ma peau. Je souleve le pied. Un bruit de ventouse. Et je vois la fine couche de terre — celle qu'on a passe un mois a lisser a la spatule, a genoux, centimetre par centimetre — qui s'arrache avec mon pied.

Mon coeur se serre. Je suis abattu.

C'est ca, l'histoire du Petit Shambala. Pas un recit lisse d'eco-construction reussie. Une aventure de bricoleurs, avec des victoires et des erreurs. Celle-ci en fait partie.

Mais je vais trop vite. Reprenons du debut.

Un studio de yoga demoli

Fin 2021. Florence contacte Amandine, ma compagne. Elle est prof de yoga. Elle s'est fait construire un studio de 39 m2 en ossature Douglas — une structure sur-mesure, propre, bien pensee. Sauf que l'administration francaise en a decide autrement : permis refuse. Sur sa parcelle en Occitanie, impossible de construire.

Elle se retrouve avec une structure montee qu'elle ne peut pas garder. Elle doit la demonter et la revendre.

On lui repond rapidement. On vient la chercher.

39 m2, puis 49 m2, puis 73 m2

Le plan initial etait simple : recuperer la structure, la remonter a LAOM, avoir un petit espace supplementaire.

Sauf qu'une fois les fondations coulees, l'evidence s'impose : 39 m2, c'est trop petit. On decide d'etendre a 49 m2. On decoupe le toit prevu, on rallonge les murs.

Quelques semaines plus tard, rebelote. 49 m2, c'est encore trop juste. On repasse les plans. On ajoute des poutres. On arrive a 73 m2.

Le budget explose. Le planning aussi. Mais on a une vraie maison.

L'appel a un ami

Tu connais "Qui veut gagner des millions" ? Le moment ou le candidat est face a Jean-Pierre Foucault, la question tombe, et il ne sait pas. Il prend son telephone. Appel a un ami.

Moi, mon Jean-Pierre Foucault, c'est le chantier. Et mon ami, c'est Serge.

J'avais rencontre Serge quelques mois plus tot, via la formation Solutions ERA. Il etait patron d'une SCOP specialisee dans la construction de maisons en ossature bois. Lui et sa femme cherchaient un projet communautaire ou s'installer en residence secondaire — une base pour leur famille dans un ecolieu.

Le budget du chalet avait tellement derape qu'il n'a pas pu l'acheter comme prevu. Mais Serge est reste quand meme. Il a achete et renove un espace dans le hameau historique du domaine. Et continue a m'accompagner comme mentor.

Serge, c'est celui que j'appelle quand je ne sais pas. Une question sur une structure, un doute sur un assemblage, une decision a prendre. Je decroche, je lui explique, il me repond. Et si je ne comprends pas, il m'envoie un petit croquis par SMS.

C'est comme ca que j'ai appris la construction bois. Pas dans une ecole. Au telephone, avec Serge, face a mes erreurs en temps reel.

L'equipe des premieres heures

Le Petit Shambala, c'est deux ans de chantier intermittent. 2022-2024. Une equipe dont certains noms reviennent sans cesse.

Paul — mon beau-pere. Il travaille enormement, hyper organise, finit bien les choses et n'a peur de rien.

Khaldoun — le soutien. Pendant les deux premieres annees, on a travaille 7 jours sur 7. Des mois entiers sans un seul week-end. Khaldoun etait la chaque dimanche. Il n'a jamais rale. Jamais. Toujours dans l'aide, toujours dans le soutien. Merci Khaldoun.

Remy — la precision chirurgicale. Il rale, oui. Mais il etait tres engage. Et c'est lui qui a fait toutes les finitions de la maison. Chaque detail.

Sebastien — le gros oeuvre. Il rale aussi. Mais il a pris en charge le chantier, il m'a remplace quand j'avais besoin de faire autre chose. Sans lui, je n'aurais pas pu avancer sur d'autres fronts.

Lolo — mon frere. Il m'a aide a faire le sol en terre crue. Ce qui nous amene a la partie la plus technique de cette histoire.

Le sol en terre : 13 metres cubes a la main

Un sol en terre crue, c'est simple sur le papier. En pratique, c'est un marathon.

On est partis sur une chape de 18 cm d'epaisseur. 73 m2 x 0,18 m = 13,14 m3 de matiere. Treize metres cubes. A poser a la main.

Le melange : terre, sable, un peu de chaux, paille broyee, chanvre broye. Le tout dans la betonniere, avec de l'eau pour creer une pate, de la boue.

Le process : une brouette arrive, on la vide, on agglomere, on lisse grossierement et on avance en mettant de niveau. Brouette suivante. Pendant des jours.

Une fois la chape coulee, le vrai travail commence.

Un mois a genoux

Pendant un mois, on a lisse le sol a la spatule. A genoux. Centimetre par centimetre. Le geste sert a serrer les pores de la terre — a creer une surface dense, lisse, qui ne s'effrite pas.

C'est meditatif. C'est epuisant. C'est interminable.

Et il faut gerer le sechage. Trop rapide = fissures. On gardait les fenetres fermees pour ralentir l'evaporation, mais on aerait de temps en temps pour eviter que tout moisisse a l'interieur. Un equilibre fragile.

Quand c'etait sec, le resultat etait magnifique. Une surface douce, dense, avec des nuances de couleur naturelles — un peu comme un cuir.

Et on passe a l'etape du huilage.

L'huile de chanvre : intelligent, mais mal execute

L'huile, c'est cense proteger le sol. Le principe est malin : l'huile de chanvre cree un film qui rend le sol etanche a l'eau — l'eau ne penetre plus — mais qui laisse respirer la terre. On ajoute ensuite de la cire de carnauba par-dessus pour renforcer la protection.

L'idee etait bonne. L'execution, non.

J'ai mis trop d'huile. Et je n'ai pas ressuye le surplus.

Resultat : l'huile en exces n'a pas penetre. Elle a cree une pellicule a la surface. Une pellicule collante.

Quand on marchait pieds nus, l'huile se collait a la peau. En soulevant le pied, on arrachait la fine couche qu'on avait passe un mois a serrer a la spatule. Tout ce travail, abime pas a pas.

On a du abraser l'integralite du sol pour retirer l'exces d'huile. On a perdu cette surface tres lisse qui ressemblait a un cuir. L'abrasion a fait ressortir la granulometrie legere. On voit maintenant de temps en temps des brins de paille — ca lui donne son charme. On a rehuile, ressuye correctement cette fois, et cire a la cire de carnauba.

Le sol a un rendu unique. Different de ce qu'on avait prevu, mais beau quand meme.

Ce qu'on a rate (et qu'on assume)

On a fait des erreurs en construisant le Petit Shambala. Voici les principales.

La salle de bain

On a utilise des panneaux en plastique recycle pour l'etancheite des murs. Sur le papier, c'etait ecolo. En pratique, ca vieillit mal. Les joints se decollent, l'aspect se degrade.

Et on a voulu tester le sol en terre dans la salle de bain aussi. Mauvaise idee. Beaucoup d'eau sort de la douche, ca fait noircir la terre. Si on n'aere pas assez, ca peut moisir. On va devoir regler ce probleme — probablement avec de la terre cuite (tomettes) et du carrelage aux endroits les plus exposes.

Les fenetres sans entrees d'air

La maison est bien isolee, bien etanchee. Le probleme : les fenetres n'ont pas d'entrees d'air. Aucune.

Resultat : l'air ne se renouvelle pas naturellement. En hiver, on a de la condensation sur les vitres. L'humidite stagne. Il faut ouvrir manuellement pour aerer — meme quand il fait 2°C dehors.

Les chambres cote nord sont les pires. Pas de ventilation, pas de circulation. On a simplement oublie.

Le mur pas perspirant

Celle-la, c'est l'erreur la plus technique.

Le principe d'une paroi ecologique, c'est la perspirance : la capacite du mur a laisser passer la vapeur d'eau. Dans une maison, on produit de la vapeur (respiration, cuisine, douche). Cette vapeur doit pouvoir traverser les parois et s'evacuer vers l'exterieur.

Pour que ca fonctionne, il faut que le mur soit de plus en plus permeable de l'interieur vers l'exterieur. Le materiau le moins permeant cote chaud (interieur), le plus permeant cote froid (exterieur).

On a fait l'inverse.

On a mis l'OSB cote exterieur (sous le bardage) et le pare-vapeur cote interieur. Le probleme : l'OSB est moins permeable a la vapeur que le pare-vapeur. La paroi n'est pas perspirante.

Consequence : la vapeur s'evacue moins bien, la piece est plus humide. C'est pour ca qu'on a absolument besoin d'une bonne circulation d'air.

On aurait pu faire autrement. Mettre l'OSB a l'interieur, l'ossature bois vers l'exterieur. Mais l'OSB cote exterieur apporte le contreventement de la maison — la rigidite structurelle. Avec l'OSB a l'interieur, on aurait perdu cet effet.

La solution alternative : j'ai fait une double ossature croisee avec des panneaux d'isolant croises. J'aurais pu mettre un feuillard metallique entre les deux ossatures pour assurer le contreventement, et garder l'OSB a l'interieur pour avoir une paroi perspirante.

On ne l'a pas fait. On vit avec. Et on compense avec la ventilation.

Ce qu'on a bien fait

Malgre les erreurs, le Petit Shambala est une belle maison. Pour une premiere construction, on est fiers du resultat.

Le sol en terre

On est tres contents du rendu. Meme apres l'episode de l'huile, le sol a du caractere. La granulometrie legere, les brins de paille qui apparaissent ici et la — ca lui donne une ame.

Et surtout : l'inertie thermique. Pour une maison en ossature bois, c'est enorme. L'ete, pendant les canicules, il fait extremement frais a l'interieur. Ca ne depasse jamais 21°C. Mega agreable.

Pas de dalle beton. On est connectes directement sur la terre.

Une maison qui ne consomme presque rien

On n'a pas de poele a bois. On n'en a pas besoin. La maison se chauffe avec un petit radiateur electrique de 2 kW. On l'allume environ 7 heures par jour pendant les mois froids : decembre, janvier, fevrier, une partie de mars.

Le reste de l'annee ? Rien. Zero chauffage.

Les finitions

J'ai enormement aime apprendre a utiliser la terre comme medium. Le sol, les enduits sur les murs, et meme des suspentes en terre crue que j'ai fabriquees — elles sont magnifiques.

Le plafond acoustique est super beau. Le bureau, le mobilier sur mesure qu'on a fait, la cuisine. La chambre de Livio avec sa cabane.

C'est beau. On aime cette maison.

Qui habite la aujourd'hui

Le Petit Shambala n'est pas un hebergement. C'est notre maison.

Amandine, ma compagne. Livio, notre fils. Felix, le chien. Gribouille, le chat — roi inconteste des lieux, qui tolere notre presence.

Dans ce Petit Shambala, chaque centimetre carre a une histoire.

La suite : corriger et etendre

On ne va pas rester sur les erreurs.

Le sol d'abord. Un defaut qu'on n'a pas encore mentionne : en hiver, le sol est froid. Pas agreable de marcher pieds nus. Dans les chambres, ou il n'y a pas de chauffage, c'est pire.

La cause : le soubassement n'est pas isole a l'exterieur. L'epaisseur de la dalle est exposee au froid — pont thermique peripherique. Le froid remonte par les bords.

La solution : on va isoler le soubassement pour supprimer ce pont thermique. Poser un reseau de tubes pour plancher chauffant. Et recouler 5 cm de sol en terre par-dessus.

Cette fois, pas d'erreur. Ressuyage correct de l'huile, finition soignee. On va rechercher cette nuance, ce cote cuir qu'on avait au depart. Ca vaut vraiment le coup.

Le double effet. La terre a un dephasage thermique d'environ 12 heures. Avec une masse de 18 cm (plus les 5 cm qu'on va ajouter), quand on chauffe le sol, la chaleur est restituee progressivement. On chauffe la nuit en heures creuses, on profite de la chaleur la journee. Encore plus econome.

La machine thermodynamique alimentera le plancher chauffant, produira l'eau chaude sanitaire, et gerera la ventilation. Le principe : elle aspire l'air interieur — qui est chaud — et recupere ses calories avant d'extraire l'air vicie vers l'exterieur. On ne jette pas la chaleur, on la reutilise. Pas de pompe exterieure. Tout integre.

Ca regle le probleme de ventilation. Ca regle le probleme du sol froid. Et ca reste sobre en energie.

L'autonomie energetique. Avec quelques panneaux solaires, on peut viser 100% d'autonomie. Tout depend du niveau de confort qu'on accepte — est-ce qu'on veut etre en pull ou en t-shirt a la maison ? On choisit notre curseur.

Et puis l'extension. Livio grandit, il a besoin de sa chambre. On a besoin d'une chambre d'amis. D'un salon plus grand.


Le Petit Shambala n'etait pas prevu. Il devait faire 39 m2, il en fait 73, et il finira a 115 m2.

Il devait etre un studio de yoga pour quelqu'un d'autre, c'est devenu notre maison.

On a fait des erreurs. On les assume. On les raconte. Parce que c'est comme ca qu'on apprend — et c'est comme ca qu'on transmet.

Article ecrit par Charly — relecture et modifications par Amandine.