Comment 20 benevoles ont construit le Shala en un ete
3 fevrier 2026L'arche qui tombe
Une arche en bois de 6 metres de haut par 11 metres de large. On la souleve avec un mini-Manitou qui n'est clairement pas fait pour ca. Elle bascule. Elle tombe.
Silence.
On regarde tous autour. Personne en dessous. Pas de blesse. Pas de casse majeure. On respire.
Et on reprend.
C'est ca, l'histoire du Shala. Une aventure de dingues, portee par une communaute, avec des moments ou on a failli tout casser — au sens propre.
La rencontre
Decembre 2022. Eliott Meunier me coache dans le cadre d'un programme de coaching integral qu'il propose en one-one. On ne se connait pas encore vraiment. Juste des echanges, des sessions, une connexion intellectuelle.
Avril 2023. Eliott arrive a LAOM. On installe sa Tiny House sur le terrain. C'est officiel : il rejoint l'aventure.
Une fois la Tiny posee, on sort sur sa terrasse. On regarde devant nous — une vue sur les collines et les arbres. Il me demande :
— Qu'est-ce que t'as prevu ici, Charly ?
— Ici, j'ai prevu une salle. Et des tipis.
Il se tourne vers moi. Ses yeux s'allument.
— Wow. C'est mon reve de creer un studio de danse. Qu'est-ce qui te manque ?
— En vrai ? De l'argent.
— OK. J'ai de l'argent. On commence quand ?
Je le regarde. Je n'hesite pas une seconde.
— Maintenant.
De l'idee au bois en 15 jours
J'appelle Serge Lievremont dans la foulee. Serge est un ancien constructeur de maisons ossature bois. Il sait dessiner, il sait construire, il connait les materiaux.
On travaille le moodboard ensemble avec Eliott. La vision se precise : une salle de 121 m2, des arches en bois, un volume genereux, de la lumiere naturelle. On valide. On envoie a Serge.
24 heures plus tard, il nous renvoie les plans.
On valide encore. Je lui donne mes contacts de negoce de bois. Je lui dis : "Fais-nous le debit et commande le bois."
15 jours plus tard, le bois est sur le terrain.
On est en juillet 2023. Le chantier peut commencer.
De la conversation sur la terrasse au premier coup de marteau : moins d'un mois. C'est comme ca qu'on fonctionne.
Le pari communautaire
On a le bois. On a les plans. On n'a pas les bras.
Eliott a construit une communaute de milliers de personnes. De notre cote, Amandine et Claire ont cree Amawe, une communaute de milliers de personnes autour de la sante integrative.
L'idee est simple : et si on mobilisait ces communautes pour construire ensemble ?
On lance l'appel. La reponse nous depasse.
Des dizaines de personnes veulent venir. Pas juste donner un coup de main un apres-midi. Venir vraiment. Rester. Construire.
On met en place un systeme : des rotations de 20 personnes tous les 10 jours. Pendant 3 mois, c'est un flux continu de benevoles qui arrivent, construisent, repartent, et passent le relais.
Une mini-societe autogeree
Tres vite, on realise qu'on ne gere plus un chantier. On gere une micro-communaute.
30 personnes a nourrir en permanence. La cuisine, c'etait le bazar. Les courses, c'etait 2-3 caddies a chaque fois — 1000 EUR par semaine. Ca veut dire : organisation des espaces de vie, plannings de rotation, vaisselle en continu. Chacun prend sa part. Personne ne dirige tout seul.
Mais les gens ne viennent pas que pour construire. Ils viennent pour connecter. Pour Eliott. Pour vivre quelque chose de different.
Alors on ajoute des animations auto-organisees. Les benevoles proposent des ateliers, des discussions, des moments de partage. Eliott et moi, on improvise des sessions de coaching — sur le business, sur le perso, sur l'investissement, sur la vie.
Le soir, on mange ensemble. On parle. On refait le monde. Et le lendemain, on reprend les outils.
Les galeres
Je vais etre honnete : on ne savait pas ce qu'on faisait.
Eliott et moi, on gerait le chantier. Mais "gerer", c'est un grand mot. On decouvrait au jour le jour. Parfois, on donnait des consignes en ayant l'air surs de nous — alors qu'on improvisait completement.
Un jour, c'etait ma premiere fois sur un Manitou. J'ai confondu le levier pour lever la fourche avec l'accelerateur. Resultat : j'ai fonce dans le batiment. J'ai tordu la ceinture basse de la structure.
On a repare. On a continue.
L'ete en Aveyron, c'est 35°C a l'ombre. On a du adapter : sessions de travail tot le matin, pause longue l'apres-midi, reprise en fin de journee. Certains jours, c'etait dur. La fatigue s'accumulait.
Et il y avait cette pression constante : les gens qui venaient de la communaute d'Eliott voulaient du temps avec lui. Ils voulaient des activites, de la connexion, de la valeur. On devait etre chefs de chantier ET animateurs ET coachs ET hotes.
La premiere dispute
Pendant ce chantier, on a aussi vecu notre premiere vraie dispute avec Eliott.
On venait a peine de se rencontrer. On construisait ensemble. On vivait ensemble. La pression montait. Et un jour, ca a pete.
Eliott m'a dit : "Charly, tu es descendu dans mon estime."
Ca fait mal a entendre. Surtout quand tu donnes tout ce que tu as sur un chantier. Surtout quand tu es epuise.
Mais cette dispute a ete importante. On a du se parler vraiment. Faire de la regulation emotionnelle. Se replacer en tant qu'humains, pas en tant que co-constructeurs d'un projet.
C'est facile de montrer les photos du chantier. C'est plus dur de montrer les moments ou on se demande si on va continuer a bosser ensemble.
On a continue. Et on est plus solides aujourd'hui grace a cette dispute. (En vrai, je sais pas — peut-etre que j'ai vraiment descendu dans son estime et qu'il fait semblant depuis. Eliott, si tu lis ca, dis-moi!!)
Au-dela du chantier
Le Shala nous a appris quelque chose qu'on n'avait pas anticipe.
On avait deja le gout de la transmission. Mais c'est sur ce chantier qu'on a decouvert la puissance du groupe. Pas juste coacher une personne — mais creer un espace ou 20 personnes se rencontrent, se voient, s'entraident. Ou chacun apporte quelque chose aux autres.
Les sessions de coaching improvisees, c'etait ca. Pas du one-one dans un bureau. Des conversations a plusieurs, autour d'un feu, apres une journee de chantier. Des gens qui posent des questions sur le business, sur la vie, sur comment on en est arrives la. Et d'autres qui repondent, qui partagent leur propre experience.
C'est la qu'on a compris : la vraie magie, c'est le collectif. 20 personnes qui arrivent, qui s'organisent, qui construisent ensemble — c'est quelque chose qu'aucun budget ne peut acheter.
Ce que le Shala a debloque
Aujourd'hui, le Shala — la salle de pratique — existe. 121 m2 de sol, de lumiere, d'espace. Pas de miroirs. Pas de barres. Juste un volume genereux, des materiaux vivants, et la vue sur les collines des Grands Causses.
Les finitions
Un an apres le gros oeuvre, en avril 2024, on passe aux finitions. Je travaille les enduits terre chaude avec des pigments extraits de notre terre locale.
Les mains dans la matiere. La couleur qui emerge du melange. Le geste qui se repete, s'affine, trouve son rythme.
Et quelque chose se passe.
Ce n'est plus de la construction. C'est de l'art.
Cette revelation m'a marque profondement. La construction ecologique et la creation artistique ne sont pas deux choses separees. Un enduit bien fait contient la meme beaute qu'une toile. C'est ce que j'appelle la Fractale du Beau : le beau a toutes les echelles, du detail le plus infime a la vision d'ensemble.
Le lieu prend vie
La salle respire. Les murs en enduit terre regulent l'humidite naturellement. L'air est sain. La lumiere entre par de grandes ouvertures. L'espace invite a bouger, a oser, a se laisser surprendre.
C'est ici qu'on accueille les stages de mouvement. Les ateliers de danse. Les temps de pratique collective. Les immersions qui font vivre LAOM existent grace a cette salle.
Avant le Shala, LAOM etait un chantier. Apres le Shala, LAOM est devenu un lieu de vie. Cette salle a permis de commencer les animations, d'accueillir des groupes, de faire vivre l'ecolieu.
Ce qu'on a appris
Sur la puissance du collectif : Une communaute engagee peut accomplir ce qu'aucun budget ne permet. Mais ca demande de l'organisation, de l'humilite, et beaucoup d'energie relationnelle.
Sur ce qui fonctionne : Les rotations de 10 jours permettent de garder l'energie haute tout en laissant le temps de s'impliquer. L'organisation autogeree (planning cuisine, animations proposees par les participants) libere les organisateurs.
Sur ce qui ne fonctionne pas : Construire sans professionnel, c'est prendre des risques. On a eu de la chance. L'arche qui tombe, le Manitou dans le batiment — ca aurait pu mal finir.
Sur les relations : Travailler ensemble ne suffit pas. Il faut aussi savoir se parler quand ca ne va pas. Notre premiere dispute avec Eliott nous a rendus plus solides.
Sur nous-memes : On a decouvert qu'on aimait transmettre. Que nos histoires avaient de la valeur. Que le coaching n'etait pas un metier qu'on avait choisi — c'etait quelque chose qui nous avait trouves.
Le Shala n'est pas qu'un batiment. C'est la preuve que quand une communaute decide de creer ensemble, l'impossible devient possible.
Et parfois, il faut qu'une arche tombe pour qu'on comprenne vraiment ce qu'on est en train de construire.
Article ecrit par Charly — relecture et modifications par Amandine.